Post-mortem sur “l’affaire du voile” (mais est-elle vraiment morte?)

par Doughlas Remy

Voile tricolore

Voile tricolore

En France, “l’affaire du voile” (aka “la bataille du voile”) durait 15 années et révélait de profondes lignes de faille dans la société française. L’affaire a commencé en 1989 avec l’explusion de trois filles musulmanes du collège Gabriel-Havez de Creil dans l’Oise pour avoir persévéré à porter le voile en classe,(1) et elle a conclu avec la loi Stasi de mars 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques.(2) Cette loi interdit le port de tout signe religieux ostensible mais permet le port de symboles ou de tenues discrets. On ne peut pas dire avec certitude que le dernier chapitre de cette histoire ait été écrit, mais il paraît que tous les arguments ont été articulés et que le consensus soutenant la loi est, pour le moment, stable.

Une grande partie de l’intérêt suscité par cette affaire est due aux alliances insolites qu’elle a créées. Les factions politiques, sociales, et religieuses se sont recomposées de sorte à brouiller les limites entre les idéologies et à granulariser l’opinion.(3) Des catholiques se sont alignés avec des musulmans pour soutenir les libertés de l’individu et de la conscience. Des féministes se trouvaient du côté des communautaires contre les mouvances anti-racistes, libérales et libertaires. Certains communautaires favorisaient le voile comme expression culturelle intégrante, tandis que d’autres l’opposaient comme expression de la désunion. Les Français se sont interrogés encore une fois sur la portée et l’application de la laïcité, principe affirmé en France depuis 1905.

Nous identifierons les deux positions fondamentales du débat—l’une soutenant le porte du voile dans les écoles et l’autre l’opposant. Nous examinerons leurs composants, leurs valeurs, et leurs arguments, avant de proposer que la solution adoptée par l’Assemblée Nationale en 2004 a été la meilleure possible.

On pourrait soutenir que, historiquement, l’Eglise catholique française et la droite politique ont eu tendance toutes les deux à résister à la laïcité et à l’assimilation des peuples non-chrétiens et même des non-catholiques. Bien entendu, la force et la visibilité de cette tendence ont varié selon les circonstances et l’esprit du temps, mais les racines culturelles du tribalisme sont profondes et tenaces. La droite politique et religieuse vise toujours à sauvegarder la pureté de la race et de la foi.(4)

Donc, l’intégration des peuples étrangers pose un dilemme pour la droite, en ce qu’elle peut mener à un affaiblissement de l’église et à une dilution de la “race.” Bien que l’église semble avoir enfin accepté que la France est bel et bien une république, elle n’a pas encore tout à fait accepté le caractère pluraliste et multiculturel de l’état. Avant 1945, on avait été bien content de faire rassembler les juifs dans des ghettos et des camps et de leur faire porter des emblèmes qui les identifiaient et les mettaient à part. On avait découragé et même prohibé les mariages mixtes pour que les “différences” soient préservées. En Allemagne, ce souci de la différentiation était devenu obsessif, pathologique et destructeur.

Dans la France de nos jours, ces tendences vers la pureté de race et de foi, bien qu’affaiblies, s’exercent souvent contre les musulmans. Censément, ceux-ci ménacent l’intégrité de la culture française et européenne. On n’a qu’à se rappeler Charles Martel et la bataille de Tours où les Sarrasins ont été repoussés par les Francs. Les Sarrasins sont enfin à nos portes, se dit-on maintenant, et il faut reprendre la lutte. Sous cette optique, la religion et les coutumes des musulmans sont à jamais incompatibles avec celles de la souche française et du christianisme. Puisqu’on ne peut pas expulser les musulmans en masse, on mettra en valeur les structures de la séparation.

Mais le climat politique avait beaucoup changé depuis la guerre, et de tels sentiments ne s’exprimaient plus avec autant d’insouciance qu’autrefois. Il fallait trouver des moyens et du langage pour éviter toute accusation de racisme ou d’islamophobie. On a fini par adopter, tout en l’infléchissant, le langage du multiculturalisme, de la tolérance, et des libertés individuelles.(5) Bien que ces valeurs n’avaient jamais été particulièrement favorisées ni par l’église ni par la droite, elles pouvaient servir à capturer les hauteurs morales. Ceux qui s’opposaient à l’assimilation espéraient paraître plus de gauche que la gauche. L’issue de leur stratégie était une coalition entre l’église catholique, les organisations islamistes telles que La Voix de l’Islam, des libéraux et des libertaires, et des associations de défense des droits de l’homme (surtout Amnesty International et SOS-Racisme).

Mais il faut se garder de dériver trop dans le cynisme ou les théories du complot. Sans doute, les manipulations stratégiques étaient réciproques, et il n’y a rien de suspect dans l’effort de gagner traction dans la sphère politique. Ceux qui s’opposait au port du voile faisaient de même. Il faut avouer que l’église catholique française se croyait marginalisée par une culture de laïcité qui aurait visé à l’exclure.(6) Elle se plaignait de la “perte” de libertés religieuses, ce qui impliquait une perte de libertés individuelles. Étant donné que le mot “liberté” a un statut presque sacré en France, l’Église croyait avoir trouvé une plainte légitime et puissante. Ajoutons-y l’accusation de “l’intolérance,” et voilà un ensemble de revendications à engranger le soutien de la gauche, des anti-racistes, de certains laïcs, et même de certaines féministes.

Selon Eva Joly, candidat dans l’élection presidentielle de 2012, “l’écrasante majorité des musulmans vit sa foi en accord avec les principes de laïcité. … Ils ne sont pas fâchés avec la laïcité.”(7) Toutefois, 90% des musulmans interrogés dans un sondage par le CSA en 2004 ont affirmé leur respect pour les principes républicains, y compris l’égalité des hommes et des femmes.(8) En revanche, 50 à 65% ont voulu garder l’option de porter le voile. Évidemment, le débat a brouillé les limites entre les islamistes et les musulmans modérés. Ceux qui voulaient garder la tradition du voile–surtout les musulmans de tendence islamiste–se trouvaient en terrain d’entente avec l’église catholique dans la mesure où chacun s’opposait à l’assimilation.

Une fois que cette position s’était encadrée comme une défense de la tolérance et de la liberté individuelle et religieuse, plusieurs associations libérales ont dû la soutenir. C’est ainsi que Amnesty International, L’Humanité (journal de gauche), et une branche de l’SOS-Racisme se sont alliés avec l’Église, les islamistes, et la droite. Amnesty International a déclaré que l’interdiction de dissimuler son visage “viole les droits à la liberté d’expression et de religion des femmes.”(9) L’Humanité a dénoncé la “volonté de mettre l’Islam au ghetto,”(10) et a parlé d’un relent de racisme et d’une démission éducative. Il a ajouté, “une sanction ne peut être infligée à des élèves en vertu de leur foi.” Malek Boutih, vice-président de SOS-Racisme, trouvait “scandaleux que l’on puisse au nom de la laïcité intervenir ainsi dans la vie privée des gens, malmener les convictions personnelles.”(11) SOS-Racisme était soutenu par MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples).(12)

Certains laïcs–les soi-disant “laïcs tolérants”–se sont aussi déclarés “pour” le voile, bien qu’ils aient favorisé l’intégration des musulmans. Ils estimaient que le port du voile ne ménaçait pas la laïcité ou les valeurs républicains. Ils croyaient en plus que l’interdiction pourrait entraver le progrès des musulmans vers l’intégration.(13)

De l’autre côté du débat se trouvaient les laïcs “doctrinaires;” beaucoup de féministes; Alain Goldmann, Grand Rabbin de Paris; Lionel Jospin, ministre de l’éducation; et le SNES (Syndicat national des enseignements de second degré).(14)

Le principal du collège où la première expulsion a été faite a annoncé que le port du voile était incompatible avec le bon fonctionnement d’un établissement scolaire. Il a écrit, “Notre objectif est de limiter l’extériorisation excessive de toute appartenance religieuse ou culturelle. … [Il faut] respecter le caractère laïc de l’établissement.”(15)

Cette opinion a été soutenue par le SNES : “[Une] pratique souple et tolérante de la laïcité exclut cependant de transformer les établissements scolaires en lieux d’affrontement entre croyants de différentes confessions ou avec les non-croyants.” (16)

Lionel Jospin, ministre de l’éducation, a écrit,  “Il faut respecter la laïcité de l’école qui doit être une école de tolérance, où l’on n’affiche pas, de façon spectaculaire ou ostentatoire, les signes de son appartenance religieuse. … L’école est faite pour accueillir les enfants et pas pour les exclure.”(17)

Ces trois affirmations suggèrent que l’accord entre le gouvernement, les syndicats d’enseignants, et les laïcs doctrinaires était robuste. Toutes trois s’appuyent sur l’importance de respecter la laïcité, concept qui inclut l’universalité, le communautarisme, la fraternité, l’égalité, et même l’uniformité culturelle. Le voile, étant vu comme une marque d’infériorité et de soumission féminine, ainsi que d’un refus de l’exogamie et de l’assimilation, serait donc anti-égalitaire et anti-communautaire.

Zippered WomanBeaucoup de féministes ont insisté que le voile était un instrument de l’oppression et de la contrainte exercée sur les femmes musulmanes. Selon cet argument, même celles qui, censément, le portaient à libre volonté avaient interiorisé l’autorité des patriarches. Une fonction de l’éducation serait de les “libérer de la tutelle de leur peur,” de leur offrir “un lieu de révolte, de libération et d’espérance.”(18)

Pour conclure, il n’y avait rien de radical dans la solution adoptée par l’Assemblée Nationale. La loi Stasi s’applique uniquement aux codes vestimentaires dans les établissements scolaires publics. Les espaces publics et privés où les filles musulmanes peuvent exprimer leur identité culturelle sont toujours vastes. Le jugement d’Alain Goldmann, Grand Rabbin de Paris, à cet égard est propice: “Si un enfant juif veut vivre pleinement son identité dans le respect de la cacheroute et des fêtes, ses parents doivent l’inscrire dans une école juive.”(19)

De surcroît, la loi Stasi n’interdit que des signes religieux “ostensibles.” Les élèves peuvent toujours porter des symboles discrets de leur foi, tels que des petites croix, les étoiles de David, ou autres médailles religieuses.

Enfin, la loi Stasi est tout à fait égalitaire. Loin de discriminer contre les musulmans ou de les répérer, elle s’applique à tout élève de n’importe quelle confession dans les écoles publiques. À la fois souple et tolérante, elle crée et protège un espace où les différences sont moins susceptibles de provoquer des affrontements ou de faire obstacle au processus éducatif. L’instinct des instituteurs était sûr.

Notes:

  1. France Soir, mardi 10 octobre 1989, “Quand je suis entrée en classe tout le monde m’a regardée.”
  2. Wikipedia: “Voile islamique dans les écoles en France”
  3. Tevanian, Pierre: “Islam, voile et laïcité: un débat empoisonné,” Les mots sont importants.net, 25 septembre 2012
  4. Carroll, James: Constantine’s Sword, Mariner 2001, pp. 467 ff.
  5. Tevanian, Op. cit.
  6. Valadier, Paul: “Les catholiques sont marginalisés,” L’Histoire, 23/06/2004.
  7. Persidat, Marie: “Peut-on réconcilier les Français musulmans avec l’esprit de laïcité? Le Parisien, 04/04/12.
  8. Wikipedia: Op. cit
  9. Plateforme d’information humanrights.ch: http://www.humanrights.ch/fr/Suisse/interieure/Groupes/Culturel/idart_5074-content.html
  10. Wikipedia: Op. cit.
  11. Wikipedia: Op. cit.
  12. Le Provencal, mardi 17 octobre 1989, “Un voile sur l’avenir de Souha”
  13. Edmiston, William F., and Duménil, Annie: La France Contemporaine, Heinle, 2010, pp. 219-221.
  14. Edmiston et al.: Op.cit.
  15. L’Humanité, jeudi 5 octobre 1989, “Le foulard de Fatima”
  16. France 2.fr: http://forums.france2.fr/france2/Election-presidentielle-2007/communiste-depute-burka-sujet_33511_7.htm
  17. France 2.fr: Op. cit.
  18. Edmiston et al.: Op. cit.
  19. Libération, vendredi 20 octobre 1989, “Tchadors : les chefs religieux entrent dans le débat”
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