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Préjugés et pureté du regard dans “Dolce” d’Irène Némirovsky

December 15, 2012

par Doughlas Remy

Suite Francaise book cover“If what it is that exists comes into being for each one of us through its interaction with ours brains and our minds, the idea that we could have a knowledge of it that was not also an expression of ourselves, and dependent on what we have brought to the relationship, is untenable.” (Iain McGilchrist: The Master and His Emissary)

Irène Némirovsky vit dans une époque de crise sociale où de vieux préjugés s’éveillent dans les rapports humains. Les lignes de faille dans l’Europe de l’avant-guerre sont profondes et fragiles. S’alignant sur les différences de classe, de culture, de nationalité, et d’éthnicité, elles peuvent secouer le terrain d’un moment à l’autre. Dans sa dernière oeuvre, Suite Française, inachevée avant sa mort à Auschwitz, Némirovsky nous fait les portraits d’individus et de familles qui subissent des chocs entrainés par l’invasion allemande de la France en 1940. Juive dans un milieu anti-sémite, elle profite d’une perspective privilégiée, rendue possible par sa connaissance profonde et personelle des mécanismes du préjugé. Dans la seconde partie de cette oeuvre—Dolce—Némirovsky continue d’employer des techniques qui lui ont déjà permis de révéler ces mécanismes. D’abord, elle adopte toute perspective qui puisse lui être utile: sa propre voix se mêle avec celles des personnages, et—pour mieux fouiller dans le domaine de “ce qui ne se dit pas” et de l’inconscient—elle surprend même leurs monologues intérieurs et leurs sous-conversations. De plus, elle monte ses scènes pour atteindre le maximum de contraste entre ces personnages, ce qui sert à rendre plus visibles leurs modes de filtrer l’expérience. Elle s’applique à tout révéler et à tout comprendre par le moyen de ces techniques. Nous montrerons la puissance et la réussite de ces techniques en examinant deux scènes qui ouvrent le récit de Dolce.

La première rencontre de Lucile Angellier avec l’officier allemand (Bruno) dans la maison Angellier est révélatrice. Bien que Bruno reste plutôt mystérieux dans cette scène (Chapitre 3), l’auteur nous permet de le regarder par les yeux de Lucile, ce qui nous apprend beaucoup sur son caractère à elle et sur sa façon de juger un étranger. La présence de sa belle-mère dans cette scène et dans celle du premier chapitre fournit le contraste dont l’auteur a besoin pour mettre en relief le caractère de Lucile.

On pourrait estimer que Lucile n’a aucune opinion des Allemands quand elle voit Bruno pour la première fois—ce qui est déjà inconcevable dans un temps de guerre. On vient de la voir dans la bibliothèque à côté de sa belle-mère, qui s’occupe à protéger sa propriété contre l’envahisseur. Mme Angellier, tout en cachant ses vases et ses draps, ne cache guère son mépris pour les Allemands. Ses premiers mots en font preuve: “Les livres de mon fils, …, les voir aux mains d’un Allemand! … J’aimerais mieux les brûler!” Ensuite, l’auteur omniscient rapporte la suite de cette pensée, où Mme Angellier considère deux vases que personne n’aime dans la maison. Ils sont un cadeau de noces donné par quelque parente “que l’on n’osait offusquer en se débarrassant de son présent.” C’est à dire, ils n’ont aucune valeur ésthétique ni sentimentale. Mais voici ce qui importe à Mme Angellier:

Ils avaient été donnés par une main française, regardés par des yeux français, touchés par des plumeaux de France—ils ne seraient pas souillés par le contact de l’Allemand. Et le crucifix! … (page 310)

La juxtaposition du crucifix et des vases nous en dit long sur sa vénération pour son pays et pour tout objet qui pourrait le symboliser. L’omniscience de l’auteur nous a permis d’aller au-delà des pensées que Mme Angellier peut—ou veut—articuler devant sa belle-fille.

Lucile reste “silencieuse, effacée” pendant tout ce commentaire, mais sa belle-mère se demande comment elle peut “respirer, bouger, parler, rire,” quand son mari Gaston reste prisonnier des Allemands. Lucile ne se comporte pas comme une épouse séparée de son mari, se dit la belle-mère. C’est ainsi que Némirovsky commence son esquisse de la relation entre ces deux femmes.

Les comportements de Mme Angellier ne cessent pas de mettre en relief ceux de Lucile. Quand Bruno arrive à leur maison pour s’y loger, elles sortent de la maison pour se rendre aux Vêpres. On se recontre sur le seuil de l’entrée, qui symbolise peut-être la frontière entre les deux pays ennemis. Il claque des talons et salue avant de ne rien dire.

La vieille Mme Angellier devint plus pâle encore et lui accorda avec effort un muet signe de tête. Lucile leva les yeux, et un instant l’officier et elle se regardèrent. (page 319)

La relation de Lucile avec Bruno commence avec ce seul regard, qui est, en effet, un regard qui voit, qui cherche, qui explore, et qui ne refuse pas de connaître.

Némirovsky ouvre le moment de cette rencontre pour nous faire témoigner tout un processus qui se déroule dans l’esprit de Lucile. Lucile fait un calcul qui relève l’équivalence entre Gaston et Bruno: si la France avait envahi l’Allemagne, Gaston pourrait être celui qui franchisse le seuil d’une maison bourgeoise allemande en ce moment. La différence qui a empêché sa belle-mère de regarder et de voir ce soldat est pour Lucile annulée, jusqu’au point où elle lui pardonne tout, meme d’avoir tué des Français:

Mon Dieu, combien de Français a-t-il tués? Combien de larmes ont été versées à cause de lui? Il est vrai que si la guerre avait tourné autrement, Gaston aurait pu, aujourd’hui, entrer en maître dans une maison allemande. C’est la guerre, ce n’est pas la faute de ce garçon. (page 319)

À cet instant la toile sur laquelle Némirovsky peindra cette nouvelle relation est rendue blanche, prête à accepter des couleurs. Le regard de Lucile porte sur les belles mains et les grands yeux de Bruno; elle remarque l’éclair pourpre que jette sa bague, le vermeil de sa peau, la délicatesse de sa pommette, et la fierté de sa bouche. Enfin, elle ne voit pas un Allemand. Elle voit un être humain.

On devine qu’elle est déjà amoureuse de lui, mais serait-ce l’imprudence ou la générosité qui l’oriente ainsi? Ou serait-ce peut-être le désir, qui pourrait l’aveugler aux dangers implicites dans la situation où elle se trouve? Némirovsky nous offre quelques indices dans la suite de cette scène, où Lucile et Mme Angellier sont enfin à l’église. Lucile ne cesse pas de penser à Bruno (dont on ne sait même pas encore le nom):

Et lui? Que pense-t-il? se dit la jeune femme. Q’éprouve-t-il en mettant le pied dans cette maison française dont le maître est absent. … Est-ce qu’il nous plaint? Est-ce qu’il nous hait? (page 320)

Toutefois, ses pensées retournent vers son mari, et nous apprenons pour la première fois que Lucile ne l’a jamais aimé. Elle lui est “indifférente.” Malgré les infidélités de Gaston et son minable traitement d’elle, elle lui pardonne tout. “Il n’y avait plus de ressentiment en elle,” nous dit l’auteur. “Ce que son mari avait enduré sans doute depuis la défaite, … cela effaçait tout.” (page 323)

À la différence de sa belle-mère, Lucile a le coeur large, non seulement par rapport aux siens ou à ceux qui la traitent avec du respect, mais, semble-t-il, pour tout le monde. Jusqu’aux dernières pages de “Dolce,” les autres personnages se mesuront à l’aune de Lucile.

Irène Némirovsky

Irène Némirovsky

Némirovsky interroge tous ces personnages—surtout la Vicomtesse de Montmort, Benoît, et Mme Angellier—afin de mieux comprendre les filtres qu’ils mettent en place et les jugements qu’ils font. Elle se passionne à déchiffrer cet étrange phénomène du préjugé, qui lui semble être le moteur de tant de souffrance et de mort à l’époque où elle vit. C’est une véritable tragédie qu’elle en est devenue la victime avant de finir son sondage.